le tailleur du diable

Pour se reposer quelques minutes
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Il était une fois un tailleur, un petit tailleur d’ailleurs, mais celui là ne tuais pas sept mouches d’un coup, il travaillait tous les matins très sérieusement, juste de quoi payer ses taxes et impôts et de quoi manger, assez pauvrement, avec comme luxe deux verres de vin et trois pipes pour sa journée. L’après midi, il préférait, par tous les temps, aller se promener le nez au vent. Le soir à la nuit tombée il allait au café, et racontait ses aventures du jour aux habitués qui étaient là pour la contrée. Il enjolivait bien un peu, et comme tous les conteurs ses rêves venaient parfois se mêler à la réalité. Quand les joueurs de contrée étaient contents ils lui payaient un verre de vin supplémentaire et des fois quelques pipes.
Il savait bien qu’il n’était pas aussi courageux que les gens l’imaginaient d'après ses contes, mais pour ne pas se décevoir lui même il se forçait à aller voir de près ce qui lui faisait peur. Non cette souche d’arbre n’est pas un drac, et les restes d’eau de la dernière pluie ne sont pas des yeux qui brillent. Cette couleuvre qui s’enfuit est sans doute moins courageuse encore que moi. Et cette chouette qui vient de me frôler, ne fait pas partie de la chasse Galière, : manifestement le mulot l’intéresse beaucoup plus que l’âme d'un petit tailleur.

Un soir où il rentrait tard d’une veillée, où il était souvent invité pour qu’il y raconte ses histoires, le petit tailleur tomba nez à nez dans une zone sombre du chemin, avec une sorte de grand échalas, maigre et velu, qui semblait avoir des épis dans les cheveux ressemblant à des cornes. À force de raconter des contes il savait ce qu’il faut faire et il le fit aussitôt : un grand signe de croix. L’autre lui cria arrête malheureux tu me fais mal de partout. Alors comme ça vous êtes le diable ?
Eh oui, tu as vu juste. et comme ça fait quelques temps que je te surveille, que j’ai vu que tu n’étais pas tellement vaillant, qui tu manquais pas mal de messes en faisant la grasse matinée le dimanche, je t’ai choisi pour que tu me tailles un costume. Demain je te fais parvenir le drap et même la doublure, taille et monte moi ça comme il faut. Comme je t’ai retardé je vais te ramener chez toi. Le diable le prends alors par le bras et ils s’envolent et retombent en traversant le toit sans même l’abîmer dans le lit du tailleur, l’autre disparaissant aussitôt. Au réveil, il pensait avoir rêvé mais non bien plié un paquet du meilleur drap l’attendait.

Il se met aussitôt au travail, n’ayant pas pensé à prendre les mesures de son client, il cousait au jugé en se disant que s’il faisait trop large, il serait temps de faire quelques pinces après essayage. Les voisins n’en revenaient pas le petit tailleur ne s’arrêta pas de la journée, il taillait, cousait, il fit si bien que vers onze heures du soir, le costume était terminé. À minuit, bien sûr on frappa poliment à la porte et le diable entra pour essayer son costume. En dehors de petits détails, rapidement arrangés, le costume était parfait. «je suis content de toi tailleur» lui dit ile diable «et pour ta paie quelle somme veux-tu» ? «Pour vous messire ce sera gratuit, je vous demande juste l’autorisation d’écrire sur ma vitrine « Tailleur du diable» comme d’autres écrivent «fournisseur du roi». «Si tu veux ricana le diable mais je te fais quand même un don : Quand un client viendra ne lui fait pas payer le tissu, ce sera toujours le plus beau, et il te suffira de faire les gestes de ton métier dans le vide, pour que tu trouves le lendemain, les vêtements tout fait, tout coupés, tout cousus dans l’atelier.» Là dessus il monte sur le balai, «pied sur feuille passe par la cheminée» et il s’envole.

Le tailleur le lendemain a pu afficher sur sa vitrine des prix intéressants : pas de fourniture, et la coupe et la couture à prix doux. Bien entendu la pratique se bousculait à sa porte, hommes femmes, tout le monde repartait avec costumes, robes des soies, des draps, des satins tous de la meilleure qualité qui soient.et taillés presque parfaitement. Après cette semaine de gesticulation la nuit pour montrer aux ouvriers de l’enfer ce qu’il fallait faire, il se coucha, décidé à faire une bonne grasse matinée. Il était environ onze heures et demie, quand du bruit dans la rue, des vociférations l’ont réveillé. Aussitôt le diable tombe par la cheminée et lui dit de se dépêcher de s’habiller la ville entière est là pour lui faire un mauvais parti. Surpris il s’habille en vitesse se fait un petit sac de voyage et sa porte était en train de craquer, que le diable l’emporte comme une fusée et ie dépose sur la nationale à dix kilomètres de la ville.

Que s’est-il passé ? pour quoi tant de gens m’en veulent ?
Oh, lui dit le diable : rien de grave un simple oubli; j’ai oublié de dire que ces vêtements ne permettaient pas d’aller n’importe où. Ni au pèlerinage de Capelou, ou de Peyragude et encore moins à la messe. Tout tes beaux clients, au moment de l’élévation, se sont retrouvés nus comme des vers, et ils n’ont semble-t-il pas du tout apprécié. Quitte le village sinon il vont te brûler comme sorcier… Ne t’en fais pas pour te faire pardonner ma bêtise voilà un écu d’or magique quand tu auras payé et que tu pourras t’éloigner de ton fournisseur, tu clignes de l’oeil, tu fronces le nez, il reviendra dans ta poche». Là dessus des ailes de chauve souris poussent sous les bras du diable il s’envole.

Ne pouvant pas retourner chez lui de peur d’avoir chaud, le tailleur s’arrête dans l’auberge suivante, fait un bon repas, passe une bonne nuit dans un bon lit, au matin il paie sa note et comme la somme demandée était un peu inférieure au pris de l’écu d’or, il fait le large et attribue la monnaie au personnel. Après quelques kilomètres de marche, il cligne de l’oeil fronce le nez et sent un poids tomber dans sa poche l’écu est revenu. Impossible de rester longtemps dans la même ville, les commerçants se passent vite le mot, il faut faire attention à ce petit bonhomme. Bien sûr il y a le moyen tout simple en achetant des allumettes, un verre de limonade et en payant avec l’écu, la monnaie qui sera rendue permettra de se débrouiller quand même. Mais même s’il était un peu insouciant le petit tailleur était honnête. Les marchands d’allumettes ou de verres de limonade ne sont pas généralement cousus d’or et après tout les riches aubergistes ne méritent pas forcément d’être volés. Il avait des tas de scrupules malgré tout, mais il est vrai que l’envie de travailler ne le reprenait pas bien vite. D’écu donné en écu repris, notre petit tailleur du Diable avait quasiment fait le tour de France et quand l’hiver est arrivé, prévoyant il avait un chaud manteau, un bonnet de fourrure et de bonnes chaussures. Il se trouvait à ce moment là, dans une région montagneuse, du côté de Flayat, le pays n’est pas bien riche, et l’hiver n’y est pas bien chaud. Généreux il donnait ce qu’il pouvait de la monnaie aux pauvres gens qu’il rencontrait mais un jour ayant tout dépensé et se retrouvant avec son seul écu, le petit tailleur rencontre une petite fille toute bleue de froid. Il lui donne son gros manteau pour la réchauffer, lui enfonce sur la tête son bonnet de fourrure et la voyant toujours aussi pauvre lui donne l’écu. Il n’avait pas sitôt touché sa main qu’il disparaît comme par magie.

C’est lui maintenant qui n’avait pas chaud, mais un peu plus loin, le diable l’attendait pour lui passer un savon. «Mais où as tu la tête ? donner une de mes pièces magiques à une pauvresse, tu sais bien que ça ne peut pas se faire : qui donne aux pauvres donne à Dieu, et aller donner un de mes écus à Dieu c’est vraiment de très mauvais goût».
«Enfin avec tout ça je crois avoir trouvé le moyen de te payer sans risque. Prend ces cartes, et avec elle tu ne peux pas perdre. De ce côté là, je suis bien tranquille ce n’est pas dans les tripots que tu rencontrera quelqu’un qui représente mon ennemi».
Dès la ville suivante, le petit tailleur transformé en joueur professionnel comme on en voit dans les western, entre dans le premier bistro louche venu, joue son repas et ses verres de vin avec les habitués et bien sûr il a tout gagné. Commence alors une vie de tripot en tripot le petit tailleurs amasse jour après jour des fortunes. Il joue sans jamais perdre, on a beau couper le jeu, faire des éventails de cartes les mêler astucieusement, il a toujours le plus beau jeu. On le fouille, on regarde dans ses manches : non il ne triche pas. Il a juste de la chance.

Après quelques années de jeux, il se trouvait à la tête d’une énorme fortune. Alors il achète un immense terrain sur lequel il y avait déjà de nombreuses fermes avec leurs fermiers respectifs des domestiques des journaliers… Là dessus pas trop loin de la mer il se fait construire un superbe château, le plus commode qu’on puisse imaginer, donne des terres aux simples brassiers, assez pour nourrir leur famille; embauche des domestiques pour nettoyer son beau château mais aussi lui faire de la bonne cuisine… Aimé de tous le petit tailleur passa comme ça de nombreuses années sans soucis. Un matin en se rasant il remarqua soudain des rides : il était devenu vieux. Il songeait à sa vie passée et n’avait plus joué aux cartes depuis bien longtemps, quand au moment où on bassinait son grand lit pour qu’il aille se coucher, un domestique vint le prévenir qu’un mendiant frappait à la porte.

Toujours aussi généreux il ordonne qu’on le fasse se mettre au chaud,le petit tailleur un peu intimidé devant sa grande taille et sa maigreur lui fait servir une bonne soupe lui donne de quoi faire un bon chabrot, fait réchauffer les restes du bouilli avec des navets et des carottes qui restaient du repas précédent. une part de fromage, une belle tranche de millas à la citrouille, le café, le pousse café, la rincette, le mendiant a voulu s’arrêter là et pour terminer la soirée devant la cheminée lui propose une partie de bataille.

Le petit tailleur va chercher son jeu dans un tiroir, fait couper les cartes, les distribue, et commence à jouer sans faire attention il a tellement l’habitude de gagner qu’il ne doute de rien pourtant ce jour là, même en jouant des haricots il perd. Il remarque alors les mains de l’autre joueur elles portent encore des cicatrices et autour de sa tête il voit la lumière d’une auréole… Le jeu disparait soudain. Tu as eu une vie bien dangereuse lui dit Jésus car c’était lui qui se promenait comme il se promène toujours en France. heureusement que tu as bon fond et que tu as fait le bien autant que tu as pu autour de toi. je t’ai pris ton écu, je t’ai pris ton jeu, est ce que tu veux que je te donne quelque chose en échange ? Oui dit le tailleur : étant tailleur j’aimerai savoir me transformer en fil en cas de besoin. «Pourquoi pas», lui dit Jésus en riant.

Il n’était pas sitôt parti que «l’autre» arrive. «Bon c’est terminé tailleur, tu m’as encore fait perdre, maintenant tu vas aller rôtir avec tes confrères damnés». Il le prend par la peau du cou et l’enfourne dans un grand sac avec les autres malheureux de la journée. C’est que ça n’arrêtait pas : on s’arrêtait partout et de nouveaux, vous tombaient sur la tête à chaque fois : des gros des maigres, des noirs, des jaunes, pas un pays n’était épargné. Enfin, arrivé devant la grande porte, qui n’est pas spécialement comme celle que Rodin a sculpté mais qui ressemble bien plus à celle d’une prison, le diable s’arrête pour chercher sa clef. Le petit tailleur se transforme alors en fil se glisse à travers les mailles de la toile du sac et se laisse porter par le vent. Il touche le cou du diable sans faire attention, qui se met à pester contre ces fils de la vierge qui viennent jusque devant chez lui.

Le grand Saint Pierre était devant sa porte, le fil redevient petit tailleur, mais justement, il n’était pas inscrit sur le registre du jour. Vous savez ce que c’est de discuter avec un douanier : pour rentrer il n’y avait pas mèche. heureusement Jésus passait par là, il reconnaît le petit tailleur. Tiens te voila toi ? Déjà ? Eh oui on m’a emmené en enfer pour avoir perdu l’écu et les cartes, sans doute un peu trop rapidement. Alors Jésus dit à Saint Pierre qu’il se portait garant du petit tailleur, brave et honnête en définitive, et on le laissa entrer en Paradis.

Je passe par le pré et moi je suis rentré chez moi.
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